XVIII
Rhode les attendait sur le perron, appuyé contre la balustrade de fer forgé. Le vent soulevait paresseusement ses cheveux et la bruine s'éclatait en petites gouttelettes sur son nez droit.
— Mesdames, dit-il en s’inclinant avec une grace presque théatrale.
Un geste trop humble pour un prince qui semblait n’avoir que faire du mauvais temps. Il releva la tête, ses yeux d’un gris changeant accrochant ceux de Pimprenelle.
— Pimprenelle, ajouta-t-il simplement.
Il paraissait sincèrement heureux de la voir. Ses mots, pourtant mesurés, avaient cette chaleur tranquille qui donnait à tout ce qu’il disait un air de confidence.
— Je me suis permis de sélectionner (il jeta un coup d’?il vers Eme) avec les conseils avisés de ton excellente ma?tresse, les vêtements que tu porteras pour l’opéra… et le Décaméron.
Pimprenelle lui rendit son sourire malgré elle.
— Rien à voir avec des vêtements de Dr?le ? Mes chaussettes fendues me manquent.
— Tu m’?tes les mots de la bouche. ēme m’a fait part de ce souhait, et elle s’est elle-même portée volontaire pour repriser tes chaussettes.
ēme plissa les yeux avec un mélange d’affection et de lassitude, un geste si mesuré qu’il aurait pu passer pour une révérence silencieuse.
— Je me tate de te voir enfin correctement vêtue.
Pimprenelle leva les yeux au ciel.
— Vêtue noblement, corrigea-t-il aussit?t. à la mode de la Couronne.
Il se reprit, à la réaction de Pimprenelle. C’était bien la première fois qu’il se reprenait. Et il semblait même légèrement embarrassé par sa maladresse.
— Vous nous permettez. Intervint ēme d’une voix souple.
Elle pla?a sa main légère sur le dos de Pimprenelle, dans un contact si doux qu’elle le sentait à peine.
Lorsqu’elle arriva à la porte du dortoir, une bouffée d’air parfumée se répandit dans le couloir. Un parfum fe?erique a? la chromie couleur du temps, saupoudre? de farine. Pimprenelle sentait la magie domestiquée, les e?le?ments surnaturels qui exhalent un genre de conte anachronique et enchanteur.
La chambre baignait dans une clarté dorée ; des tissus et des coffrets ouverts jonchaient les lits, débordant de bijoux.
L’odeur se mêlait à celle plus discrète d’une senteur d’électricité fine et de lumière éteinte qui semblait appartenir à Rhode lui-même. Un mélange d’encens froid et d’ozone, comme si l’air autour de lui gardait mémoire d’un orage.
Pimprenelle s’approcha de la première étoffe, plus curieuse encore que les [nom] les soirs couverts.
Un lourd tissu bleu profond s’étalait sur le lit. Des formes sphériques dorées s’y inscrivaient comme des constellations sur un ciel nocturne. La doublure, d’une fourrure blanche immaculée, débordait des coutures et ourlait le col d’un éclat presque lunaire. Une seule manche, coupée de biais, barrait le torse avant de se perdre dans un pan ample tombant jusqu’aux pieds. Une ceinture rouge, large, fermait l’ensemble : de gros bijoux de fer brut y pendaient jusqu’aux genoux.
Elle s’écarta ensuite pour observer la seconde tenue, suspendue sur un squelette de bois et de toile.
Une robe grise, d’un éclat clair et discipliné, de la couleur d’une armure fra?chement cirée. Les épaulettes, rondes et solides, soutenaient des manches bouffantes resserrées aux coudes par de longs gants assortis. Le col, rigide sans être étouffant, laissait le cou nu, sans ornement, comme un serment de sobriété. La taille se corsait de plaques pointues vers le centre, dessinant une armature légère, volontaire. La jupe tombait au sol en de multiples plis, lourde et droite. La robe froide d’une chevalière.
Enfin, elle observa la dernière.
Une tunique de coton rouge coquelicot, sans manches, au col haut et simple. La coupe, droite, suivait les lignes du corps sans contrainte, créant des plis naturels à la taille. La tunique s’arrêtait quelques centimètres sous les hanches, où commen?ait un large pantalon bleu nuit, dans un tissu dense et mat, qui s’évasait en pattes souples recouvrant presque les pieds.
D’autres tenues, plus simples, étaient soigneusement pliées sur le bureau. Une blouse d’un vieux bleu patiné par exemple, aux manches trois-quarts s’évasant doucement, comme si le tissu avait gardé mémoire du vent. Son col haut laissait s’échapper une dentelle fine, retenue par des rubans aux nuances de cuivre et d’ocre. à c?té, un pantalon court vert d’herbe, taillé dans un tissu solide s'épanouissait aux ourlets avec la même élégance délavée que la blouse.
— Je dois en choisir une d’entre les trois? demanda-t-elle à ēme sans détacher les yeux des étoffes.
— Oui. Tu aimes ma sélection?
Elle sursauta presque, ce n'était pas la voix d’Eme. Rhode se tenait derrière elle, si proche qu’elle sentit l’air se troubler à sa présence. Il n’avait point fait de bruit : on e?t dit qu’il s’était glissé là, fondu dans le parfum même qui embaumait la pièce.
Il se pencha sur elle, jusqu'à la toucher. Elle sentit ses vêtements, chargés de l’odeur métallique de la pluie, qui vinrent la fr?ler, comme en un souffle de tempête domestiquée. Elle se pétrifia.
— Tu as vraiment choisi tout cela ? murmura-t-elle, incapable de se détourner.
— Avec soin, répondit-il simplement. Et… un peu de malice, je l’avoue.
Un sourire à peine perceptible passa sur ses lèvres. Il n’avait pas l’air d’un prince, ni d’un savant, mais d’un charmeur distrait, perdu dans un r?le qu’il jouait trop bien.
Ses cheveux encore humides se déposaient sur son épaule, dans une caresse qui fit courir un frisson contenu le long de sa nuque.
Pimprenelle détourna enfin le regard, feignant d’examiner la tunique rouge.
— Je suppose qu’il me faut choisir celle qui me fera para?tre moins ridicule, dit-elle en essayant de retrouver contenance.
— Ridicule ? Impossible. Même la plus humble de ces étoffes s’en trouverait honorée.
Il eut un rire bas, un peu rauque, comme une braise qu’on remue dans la nuit. Elle sentit ses joues s’empourprer malgré elle. ēme immobile près de la fenêtre, avait baissé les yeux, trop polie pour trahir le moindre sourire.
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Ce fieffé sorcier se jouait d’elle.
Une douleur éclata dans son pied, vive comme un tison qu’on réveille. Elle jura silencieusement entre ses dents. Ses émotions la br?laient si fort qu’elles réveillaient son mal, et il lui sembla soudain n’avoir plus de peau pour se défendre de Rhode.
Elle se retourna, d’un mouvement si vif que Rhode eut un léger mouvement de recul surpris, ou amusé.
— Je préfère la tunique coquelicot ! lan?a-t-elle, la voix trop haute, cassée d’orgueil.
Le prince la regarda, interdit une seconde, avant de partir d’un rire presque félin, où l’on devinait l’étincelle des canines.
Elle se félicitait mentalement de ne pas trembler, car son mal immolait ses jambes à en pleurer. Elle se for?a à respirer. Il reprit d’un ton enthousiaste et ma?trisé :
— Prends-en au moins deux, répondit-il, d’un ton souple, presque distrait. Nous partons demain pour la capitale. Je dois tenir une conférence à la citadelle. Le roi y sera.
— L’Opéra ne sera que le lendemain?
— Non, le soir même. Mais le lendemain ne nous accordera guère plus de répit.
— Non. Le soir même. Et le lendemain, tu n’auras pas le temps de respirer non plus.
Elle fron?a les sourcils.
— Depuis Bel-Cèem, les marais de Damvix sont à une journée de route, au moins.
Un éclat froid et amusé traversa ses yeux. Il avait visiblement les moyens de tordre la distance à sa guise.
— Alors le voyage sera palpitant, murmura-t-il.
Sa voix vibrait comme une corde tendue entre la gravité et la malice.
La patience d’ēme trouva là sa limite. Un sursaut à peine perceptible le fit comprendre à Rhode qui s’éclipsa, laissant derrière lui ce parfum d’orage qu’il tra?nait toujours dans l’air.
Après avoir disposé les étoffes et les bijoux dans de lourdes valises de cuir, ēme s’activa encore, l’?il plus dur qu’à l’ordinaire. Elle semblait vouloir plier le désordre du monde dans ces coffres trop petits. Les tissus ondulaient sous ses doigts minces, et chaque pli semblait porter un soupir.
— Ne te bouche pas les oreilles, dit-elle sans lever la tête, lorsqu’il y aura trop de bruit. La cour et les princes aiment qu’on les entende, même quand ils disent des sottises.
Pimprenelle hocha vaguement la tête.
— Et ne l’appelle pas “tu”. N’appelles jamais personne “tu”.
ēme rangeait, redressait, ajustait sans fin.
— Et le roi, surtout... le roi... Lorsque tu le croiseras, ne bouge pas. Ne respires pas non plus. Tu laisses ton ame devenir pierre. Fais attention à la cour. Thüle aime les fêtes légères qui attirent les papillons. Là-bas, tout ce qui semble vivant se paie de quelque chose.
La voix d’ēme tremblait un peu. Dans le halo doré des lampes, on voyait qu’elle avait peur, peur de ce qu’un seul geste de travers pouvait co?ter.
Durant le souper jusqu’au coucher, ēme reprit la plupart de ses mimiques de Dr?le et les effa?a patiemment, corrigeant la position d’un coude, la tenue d’une main, la manière de tourner la tête. Elle la for?a à manger davantage, craignant que sa maigreur ne se trahisse, et insista pour qu’elle s’endorme t?t. Le corps de Pimprenelle semblait si malade qu’ēme paraissait craindre que le prince ne regrette de s’afficher avec elle. Pimprenelle ne parlait ni ne ripostait. Son corps répondait mollement, son esprit se taisait, vidé de toute révolte. Elle avait la lassitude des bêtes dociles trop longtemps menées au licol.
Lorsqu’elle put être seule, il devait être vingt-deux heures. La chambre était plongée dans un silence calme, troublé seulement par le vent et la pluie dehors qui s’était intensifiée.
Elle s’effondra sur un des nombreux lits de la pièce, les muscles raides. Elle resta là, immobile, les bras le long du corps, les yeux fixés sur la tenture du plafond où dansaient les reflets d’une lampe mourante.
Elle resta un moment comme ?a, mais quelque chose en elle résistait, la frustration de s’abandonner, de sombrer tout à fait. Ses journées, à vrai dire, ne commen?aient qu’à l’heure où les autres s’endormaient.
Les larmes vinrent sans bruit. Elles roulèrent sur ses joues, tièdes, amères, s’infiltrant dans les plis du drap comme la pluie dans la terre. Ses doigts, crispés contre sa bouche, prenaient la forme de petites sphères blanches.
Elle s’endormit enfin, les paupières br?lantes, comme on s’éteint d’épuisement, non de repos.
Pimprenelle!
Réveillée en sursaut, elle dressa la tête. Le soleil infiltrait tout juste la pièce de ses fins rayons. Elle écrasa son visage de ses mains en espérant lisser assez ses traits gonflés par ses pleurs de la nuit.
— Il est l’heure, dit la domestique en écartant les rideaux.
Pimprenelle sentait sa peau se craqueler de petites cro?tes formées par le sel. Elle ne lui jeta pas un regard avant de se lever. Elle enfila une chemise légère, un corselet à larges bretelles, puis un jupon court sur un pantalon qu’elle rentra dans ses longues chaussettes striées.
Et elle fila hors de la chambre avant qu’ēme ne lui dise un mot de plus.
En bas, les premiers chercheurs s'installaient pour manger. Il faisait froid. En moins d’une heure elle se retrouva devant le portillon de la maison, les valises déjà chargées dans la petite berline. Deux mules géantes y étaient attelées. Des bêtes calmes aux larges pattes en rateaux, qui avaient de longs poils zébrés. Leurs yeux d’ambre la fixaient d’un air tout à fait différent de Pluton. Pimprenelle les observa longuement avant de saluer par politesse, d’un geste timide la domestique restée sur le perron.
Elle s’adossa au cuir glacé dans l’air froid du matin. Elle n’avait pas vu Rhode, mais plusieurs autres berlines prêtes au départ jonchaient le long de la petite route. Des chercheurs, des messagers, des inconnus s’agitaient dans la brume, et montaient dans ces véhicules. Personne, pourtant, ne monta dans la sienne.
Un sifflement per?a après quelques minutes, et des vibrations suivirent dans le départ des berlines. Le froid la faisait somnoler sans la laisser s’endormir complètement. Elle callait ses mains sous ses cuisses et se tassa dans sa cape de peau.
Elle observait le paysage vallonné. De petits points noirs se dépla?aient sur le fond clair du ciel sillonné de bandes de brouillard. Les oiseaux tournoyaient en cercles. Le balancement la ber?a, et les paupières encore lourdes, elle s’endormit finalement, la tête vibrante contre la vitre.
Moins de deux heures plus tard, elle se réveillait par le bruit grondant et continu de Bel-cèem.
Ils avaient déjà pénétré la ville alors qu’elle se redressa pour observer au dehors, fascinée. Des batiments de briques rouges, hautes comme des collines, formaient des arches au-dessus des rues. Les gens marchaient et se croisaient partout ou elle regardait. Sous les arches qui formaient des ponts et des préaux au- dessus des routes, les pierres étaient blanches, et d’épaisses poutres saillaient des fa?ades, comme si les maisons portaient leur squelette à l’extérieur.
Pimprenelle n’arrivait pas à quitter ses yeux de la vitre. Les arches et les ponts rouge sang, presque marronnés par endroit, s'élèvaient à huit, peut être dix mètres de haut.
Le ciel était d’une teinte d’hématome maintenant qu’il devait approcher midi. Elle entendait à peine le claquement des sabots des mules alors qu’elles avan?aient lentement entre deux colonnes grises. Des bas-reliefs les ornaient, serpentant en spirale sur toute leur hauteur. L’histoire d’un roi choisi par les étoiles, porteur de leurs paroles aux peuples humains. Pimprenelle se pencha davantage pour mieux voir, mais la hauteur du monument défiait sa vue.
Les colonnes cernaient l’entrée d’un tunnel sombre et colossal, si vaste qu’elle n’en distinguait pas non plus le sommet, même en se penchant à moitié hors de la fenêtre.
— Madame ! Ne sortez pas cette tête ou les carrioles arracheront votre nez ! lan?a le cocher d’une voix rapeuse. On entre dans le tunnel, là ! Y fait si noir dedans pour qu’on y voit quequ’chose. Les bêtes connaissent la route, c’est elles qui nous mènent! Alors vous voyez, niveau circulation… disons qu’j’peux pas promettre qu’aucun museau vous croquera en passant !
Elle se recroquevilla aussit?t à l'intérieur du véhicule, le c?ur battant d'excitation. L’air devint humide, chargé d’un souffle froid qui passait d’un bout à l’autre du passage. Qu’il était excitant de ne rien voir, de ne pas savoir à quoi s’attendre. De n’entendre que les sabots et les pattes des nombreuses bêtes qui tiraient, d’elle ne savait combien de carrioles.
— Ouvrez donc le toit, madame, plut?t que de risquer votre jolie tête !
— Oh !
Au-dessus d’elle, le plafond s’ouvrit sur un spectacle prodigieux: des milliers de points lumineux incrustés dans la vo?te, comme un ciel d’hiver figé dans la pierre.
Pimprenelle en eut le souffle coupé.
Les étoiles artificielles s’éteignirent une à une lorsque la lumière naturelle revint, éclatante. Elle plissa les yeux, éblouie. Devant elle, se dressait comme une montagne de pierre et de verre, le Palais royal.

