XX
Rhode l’avait emmené aux écuries, et monté sur une mule géante. Il lui avait indiqué l’endroit qu’il visait, et lui avait demandé de marcher doucement.
La fin d’après-midi tombait ; les vents du haut plateau faisaient bruisser les herbes sèches, et derrière eux, la lueur du palais s’éteignait peu à peu, avalée par les nuages.
— Où va-t-on ? demanda-t-elle.
— Nous avons rendez-vous avec celui qui nous mènera à l’opéra.
Il la regarda de biais.
— Tu as retrouvé tes esprits ?
— Je crois. Mais je crois que le roi voulait…
Un silence s’ensuivit, seulement troublé leurs respirations, par le bruit des sabots de leurs montures. Rhode fixait la route qui s'enfon?ait peu à peu vers les plaines. Même au pas, elles étaient si grandes et larges qu’elles avan?aient vite malgré tout.
— Oui, finit-il par murmurer. Thüle est comme ?a.
— Je ne serais pas obligé d’accepter ses avances ? Puisqu’il est le roi.
— Non! Evidemment que non.
Il ne la regarda pas. Pimprenelle per?ut sa honte dans la crispation de ses mains, dans le ton sec et précipité de sa voix.
Mais malgré elle, le souvenir doux du parfum de l’ambre grise remontait. Qu’il avait été agréable de danser sans se soucier, de ne plus ressentir le poids de la compagnie des autres. De ne plus penser un instant à chez elle. D’oublier le regard de Pluton le jour où elle l’avait abandonné une seconde fois.
— Tu as été drogué à l’ambre Pimprenelle, dit-il comme s’il lisait ses pensées. Une pierre rare, extraite de la bave pétrifiée d’un dragon d’eau. Ces parfums te rendent dépendante dès la première respiration. Le palais en est saturé. On y respire la joie, l’extase, et on s’y endort dans la fête. Les rumeurs sur le palais royal sont vraies, c’est un temple d’ivresse et de débauche. Le roi l’a voulu ainsi.
Il tourna enfin la tête vers elle. Ses yeux pétillaient d’une lueur indescriptible.
C’était ?a, la Hauture, belle comme un rêve et aussi dangereuse qu’un dieu qu’on aurait laissé descendre sur terre, songeait-elle en l’écoutant.
— C’est inhérent à votre race?
— Oui et non. En dépit de notre longévité, les Augures souffrent de leur fertilité. Nous n’engendrons quasiment pas. Alors la royauté se créer un cercle privé assez… conséquent. Mais il faut dire que Thüle fait fort. Jusqu'à s'accoupler avec ses cousines, pour tenter plus efficacement de prolonger la lignée. Et par la même occasion, consolider son influence. C’est pour cette même raison qu’il veut me promettre.
— Claudia?
— Oui, ma cousine du nord.
Ils grimacèrent, synchrones.
— Chacun ses problèmes, moi je vis entourée par des nobles depuis des mois et je n’en fait pas tout un fromage.
Il l’a regarda, ahuri, avant de s’esclaffer d’un rire communicatif. Elle sentit l’air devenir plus léger autour d’eux, et les mules elles-mêmes semblaient devenir plus souples sous son corps. Les plaines s'élan?aient trop loin pour qu’elle en distingue la fin vers l’ouest. De l’autre c?té de grandes montagnes touffus de vert s’alignaient de leurs pics rougeoyants.
— Les mules connaissent le lieu de rendez-vous ?
— Les mules connaissent toute la zone mieux que n’importe quel humain.
Les bêtes s’arrêtèrent pour brouter.
— Nous sommes arrivés, dit-il dans un sourire bref.
— C’est la partie palpitante du voyage? demanda-t-elle avant de se laisser glisser de la mule.
— Mesdames, merci, dit-il en flattant leur large encolure, faiblement zébrée elle aussi. Pour être palpitant, ?a le sera. Ne fais plus le moindre bruit à partir de maintenant, et ferme les yeux lorsque je te ferai signe.
Ils s’accroupirent, à découvert, au bord de la plaine. Les minutes passèrent sans que rien ne se passe. L’air semblait suspendu, ni chaud ni froid, comme si la nature retenait sa respiration. Rhode sortit alors un petit sachet et, d’un geste patient, en dispersa le contenu au-dessus d’eux. Une cendre fine, à l’odeur de fer et de terre, se mit à flotter dans l’air comme une poussière vivante. Puis il tira un second objet, souple, un tuyau incurvé fait d’une matière qu’elle ne sut nommer — ce qu’elle en vit avant qu’il ne torde le bras si vite qu’elle en perdit le mouvement.
L’objet continent sa course à une vitesse impossible,et émit un sifflement horrible.L’objet lancé voltige à une vitesse fulgurante, tra?ant des cercles impossibles, comme si le ciel s’était plié autour de lui. Le sifflement abominable qu’il produisit vibra dans ses os, un bruit qu’aucune oreille humaine n’était faite pour entendre.
La poudre acheva de retomber sur leurs épaules.
Alors, tout se tut. Le monde, simplement, cessa d’être.
Pimprenelle sentit la rupture : un effondrement du poids de son propre corps, la disparition de la terre sous ses pieds, la texture du vent qui se retirait comme une marée. Elle comprit qu’elle ne faisait plus partie du monde tangible. Elle aurait pu crier ; le son serait resté suspendu dans sa gorge. Il ne restait d’elle qu’une pensée, et la certitude que Rhode était encore près d’elle, dans la même position.
Elle vit vaguement sa main se lever, ou rêva de la voir, et elle ferma les yeux, si tant est qu’elle les e?t encore.
Un instant plus tard, un éclair blanc éclata, et lui arracha la rétine sans douleur. Puis un bruissement, des bruits de pas lourds s’écrasant sur ses tympans. Aucune sensation ne semblait appartenir à cette terre. Tous plus anciens que les arbres, plus profonds que la pierre de ces lieux.
Quand Rhode l’aida à se relever, elle se rendit compte qu’elle n’était pas aveugle, ni sourde. C’est comme si ses sens n’avaient pas cessé d'être, mais s'étaient égarés.
La même plaine, la même cha?ne aux pics rouges. Elle ne savait pas à quoi s’attendre, mais certainement pas à un… Un chevreuil, pensa-t-elle d’abord, minuscule et calme, dressé au centre de la clairière. Sa crinière emmêlée formait autour de sa tête une couronne sauvage, laissant son front nu et lisse de ses courts poils gris anthracite. Lisse et gris comme un galet mat dans un fond de rivière. Il avait aussi un petit museau, ou la peau se faisait plus dure et crénelée.
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Sa tête s’était tournée. Ses yeux blancs miroitaient dans la lumière faiblissante. L’intérieur de ses yeux tourbillonnait d’une matière blanche et laiteuse, le blanc des cadavres. Ou celui des nouveaux-nés. Son regard était humain. Il l’a fixait.
Son instinct lui hurlait de partir, de s’enfuir et de ne jamais se retourner, de ne jamais croiser son regard une seconde fois.
— Il n’aime pas être regardé, approchons nous.
Elle détourna presque instantanément le regard, fixant le sol, ses mains, tout sauf lui.
— C’est une chèvre ? Ou un chevreuil ? demanda-t-elle, la voix étranglée.
— Il est le Hors-lieu, répondit Rhode. Et c’est un ruminant.
— C’est impossible, souffla-t-elle.
Rhode s’en approcha.
— Bonjour Hors-Lieu, je te présente la deuxième voyageuse, Pimprenelle.
Les lèvres de l’animal remuèrent lentement, comme s’il imitait des sons dont il avait oublié la prononciation.
— AU… GURE, lacha-t-il d’une voix grave, poisseuse, semblable à la boue.
Pimprenelle ne broncha pas, elle avait ce calme des gens qui ont vu trop de choses pour encore en être encore inquiétés.
— C’est une Dr?le des monts sauvages, dit-il en lui jetant un ?il distrait. Tu accepterais de la transporter quand même ?
Le frêle animal grandissait à vue d'?il. Il fixait Pimprenelle avec un sourire qui se dessinait de plus en plus large, ses yeux de plus en plus exorbités. Si Pimprenelle ne connaissait pas aussi bien les autres espèces qu'elle-même en aurait été affreusement effrayé. Elle comprenait maintenant comment le prince comptait voyager de Bel-cèem à Damvix. Le Hors-lieu est un être de légende, elle ne savait même pas réellement s’il était vivant ou s’il était simplement. Il était le genre d'être plus ancien que la terre elle-même. Plus ancien encore que les étoiles. clarifié le fait que Pimprenelle connait le Hors-lieu.
— Je ne pensais pas vous rencontrer un jour, Hors-lieu. Vous parlez admirablement bien la langue, dit-elle calmement, en prenant soin de ne pas croiser ses yeux.
Son museau cabossé et humide était maintenant à quelques centimètres de son visage. Rhode s’agita, mal à l’aise.
— Hors-lieu! Cessez d’importuner mon invité et dites moi si vous acceptez de la prendre ou non.
Un silence épais s’étira. L’animal fixait toujours la Dr?le qui n’en démordait pas, fasciné. Puis il parla, lentement, d’une voix déformée, imitant le timbre humain :
— OU… I….
Sa tête pivota soudain vers les arbres, où une strix en sortit.
— HOO-ULU-HOO ! hulula-t-il dans la clairière.
— Et vous ne parlez pas que la langue ! C’est formidable!
Il se retourna vers la Dr?le, son sourire plus grand que ses muscles ne peuvent le permettre.
— Pimprenelle, le Hors-lieu nous transportera jusqu’aux marais de Damvix, dit Rhode qui perdait patience.
L’animal compris que la phrase lui était destiné et montra son dos frêle et osseux malgré sa taille qui avait triplé de volume. Rhode prit d’une main son encolure, et passa la jambe au-dessus de son dos avec une aisance étonnante. Pimprenelle, l’imita bien qu’elle soit mal à l’aise de monter sur le dos d’un animal. Et davantage sur celui du Hors-lieu.
— Ma famille tient un accord avec lui. Il nous doit bien ?a, dit-il comme s’il avait deviné son malaise.
Il répandit la même poussière qu’un peu plus t?t, et prit les mains de Pimprenelle derrière lui pour qu’elle puisse l’enserrer. Elle n’eut pas le temps d'être gênée de ce contact que le monde tourna.
Un temps si court qu’elle n’eut pas le temps de respirer, et les voilà à l’autre bout du pays. A plus d’une journée de route, dans les marais de Damvix. L’odeur de l’eau croupie et de la vase la frappa, ses pieds s'enfon?aient dans la terre molle gorgée d’eau. Il faisait plus sombre, et les arbres morts barrait les paysages. Elle distinguait une petite route de terre battue à quelques mètres. Le ciel était d’un vert kaki, et de petites lumières jaunes et rouges tachetaient les masses sombres au loin.
Le Hors-lieu avait disparu et il ne resta qu’eux, les bras de Pimprenelle autour de la taille large de Rhode, les mains toujours jointes dans les siennes.
Elle cligna des yeux, déboussolée.
— Par la Trame… Nous venons de nous déplacer sans marcher, sans même bouger d’un pas. C’est donc vrai, le Hors-lieu existe. Je peine à le croire, et pourtant je sens encore l’air de Bel-cèem sur ma peau et déjà celui de Damvix dans mes narines! Comme si le monde s’était replié sous ses pas. On dit qu’il n’a qu’un seul corps, mais qu’il vit en mille endroits à la fois. Qu’il est intriqué. Et nous avons pu le voir alors qu’il était intriqué? C’est fascinant. Quel serment vous unis les Augures à lui? Quel marché avez vous pu passer pour approcher pareille créature, pour lui monter dessus, et en plus de ?a profiter de ses capacités. Rhode?
— Comment peux-tu déjà parler ? grogna-t-il, la voix pateuse. Je n’ai même plus d’estomac à vider...
Rhode s’avan?a en titubant et s’assit lourdement à quelques pas sur un tronc moussu.
— Tu ne vas pas bien?
Il leva un doigt pour toute réponse. Un haut-le-c?ur le plia en deux. Pimprenelle fit un pas vers lui, puis s’arrêta net. Son visage avait viré au bleu.
— C’est bon. ?a me le fait à chaque fois. Arrête de me regarder comme ?a, le spectacle c’est dans quelques heures.
— La partie palpitante du voyage c’était de voir mon prince vomir dans les fiaches! lan?a-t-elle, hilare. Tu aurais d? me le dire plus t?t !
— Tais-toi, maudite, grogna-t-il avant de se pencher de nouveau.
Elle éclata d’un rire franc, sonore, qui fit fuir les oiseaux des roseaux.
— Tu es cruelle, aide-moi à me relever, rala-t-il entre deux respirations.
— Tu as raison. Partons, ?a va attirer les mouches.
Elle lui tendit la main. Le contact fut bref, mais suffisant pour sentir la chaleur revenir sous sa peau.
— Je me doutais que tu ne fuirais pas à la vue du Hors-lieu… mais de là à sympathiser avec lui, tu fais fort.
— On aurait pu réellement sympathiser si tu n’avais pas tout précipité, répondit-elle, un pli ironique aux lèvres.
— C’est un animal non-local, Pimp. On devait se dépêcher. Il aurait pu dispara?tre avant qu’on grimpe sur son dos.
— Pimp ? répéta-t-elle en arquant un sourcil.
— Pimprenelle. C’est trop long.
Il détourna le regard, passa une main dans ses cheveux et se remit debout, fuyant vers le chemin.
— Ne te gonfle pas comme une grenouille, Rhode. Dis-moi plut?t ce qu’on va voir.
Il ne se retourna pas, mais sa voix portait dans la brume.
— Les étoiles de Sion.
— La légende des vitraux de ta verrière?
— Oui. Tu furettes vraiment trop. Et cesses de me faire parler, les nausées reviennent.

