XXVI
Avant de leur annoncer qu’elle poursuivrait seule la montée, Claironde lui avait simplement dit : ? Je reviendrai chercher ta réponse quand tu l’auras ?. Gauthier, lui, lui avait souhaité bonne route et avait juré timidement, mais avec un entêtement poli qui lui allait bien, qu’il déchiffrerait lui aussi, Lumignon. ? Ainsi, ni toi ni Claironde ne souffrirez des étoiles de me le révéler. ? Elle ne l’aurait pas cru combatif. Peut-être l’avait-elle piqué à vif. Ou peut-être avait-elle déclenché, par sa seule manière d’être, une mimoptie inconsciente chez lui.
Le troisième jour passa comme une mauvaise fièvre. Pimprenelle n’avait presque pas parlé, presque pas mangé ; elle n’avait fait que marcher, et la montagne l’avait portée davantage qu’elle ne l’avait gravie. L’air s’était raréfié, les arbres s’étaient fait maigres, et des izards glissaient plus nombreux sur les pentes voisines. La terre avait pris cette teinte rouge, chaude et métallique, qui annon?ait la fin du voyage, le plus élevé des Montagnes Rouges.
Ce jour-là avait été difficile. Le poids lourd du mal de chez elle qui l’écrasait depuis des mois à la cité, revint soudain avec une violence inattendue. L’air vif, l’odeur des sous-bois, les bruits de la vie bruissante… Tout lui hurlait de rentrer. Comme si une main invisible lui montrait du doigt un chemin qui n’existait pas.
Non pas comme un souvenir doux, mais comme un instinct brutal : une force invisible qui tirait sur ses tripes, lui soufflant qu’elle était au mauvais endroit du monde.
Elle marcha plus vite. La ville avait étouffé son esprit pendant des mois ; la montagne, elle, l’ouvrait en deux. Elle avait beau s’être habituée à un tas de choses, elle restait ce qu’elle était : un animal enfermé. Elle avait tenu des mois grace au déni et à une forme de résilience dont elle ignorait encore les limites. Mais elle comprit, ce troisième jour, qu’elle ne tiendrait pas jusqu’à la fin du Décaméron.
Du moins, c’est la conclusion à laquelle elle était venue après des heures à ruminer les mêmes pensées. C’était aussi la raison pour laquelle le troisième jour était passé aussi vite. Et aussi pourquoi elle allait atteindre le dernier plateau au début du quatrième, plus de vingt-quatre heures en avance sur les estimations.
Le sentier descendit soudain vers un dernier replat. Le plateau du sommet, c’est ainsi que la dernière balise l’avait décrit. Au moment où elle se préparait à arriver seule — dans, peut-être un autre cirque de pierre, large et nu, où le ciel serait si vaste qu’il donnerait le vertige — elle entendit une voix au loin.
? Mes amis ! ? La voix claironnante et trop proche de Thüle. Elle se figea. Avait-elle confondu les jours ? Impossible, allait n’avait croisé que des marcheurs descendants. Personne n’avait pu arriver avant elle.
De la musique ou des chants s'élevaient peu à peu derrière les arbres. Son estomac se noua, elle pressa le pas. Des voix humaines s'intensifiaient grandement, et un mauvais pressentiment la gagna. Combien étaient-ils par les étoiles? Elle déboucha du dernier tournant, et s’arrêta net. Le plateau était plein. Plein à craquer. Pas une ame en prière, pas un pèlerin fourbu : une cohue.
Une marée de nobles, de serviteurs chamarrés, de chevaliers brillants comme des brochettes de métal, des vassaux en rubans, des convives trop bien habillés pour seulement comprendre ce qu’est un souffle de montagne. Une table en forme de “U” tr?nait au milieu du plateau, brune et lourde, croulant sous les victuailles et les flots de bière — et il n’était que onze heures du matin. Elle observait ce spectacle grotesque presque obscène, pétrifiée à travers les derniers arbres à l’orée du plateau.
Les bardes s’en donnaient à c?ur joie. Ils entonnaient un refrain ignoble, à propos d’une bataille imaginaire où Thüle aurait terrassé et protégé le royaume d’une bête extraordinaire. Un gloussement, un gémissement prolongé de leurs instruments, et toute l’assemblée tapait du pied en rythme comme si le monde entier dépendait de leur tempo malheureux.
Pimprenelle resta là, muette, immobile. Le vent lui-même semblait avoir renoncé à traverser ce chaos. Pimprenelle ferma les yeux.
Aussitout qui furant rendus,
O failli réssunaye,
Y mangirans le pain, lés us,
Qu’y’ avians dans net’ penaye :
Bouvirans dau vin blanc
Per nous douner de l’élan !
O fasait chaoud ! Y’avians grand s? !
Y nous en furans boueire.
Dans daus verr’s grands queumm’ daus bassas
L’nous baillirant d’la bieire,
Aussi fred’ que dau illa : A nous g’lait lés codbeuillas !
Un refrain ridicule en vieille langue Bel-céenne, qui parlait d’alcool et de courage, et qu’elle aurait aimé ne pas pouvoir comprendre. Nous avons bu du vin blanc pour nous donner de l’élan, on nous a servi de la biere dans des verres grands comme des bassines, aussi froide que la glace a nous en geler les entrailles (ou “les couilles”, selon les traductions). La foule braillait, titubait, éclaboussait le sol d’alcool. Personne n'avait l’air d’avoir marché un seul jour dans ce froid de tombe. Elle se sentit étrangère. Et en colère.
Elle aper?ut Rhode un verre à la main, droit et souriant dans un manteau pale et épais alignant deux soleil bleu électrique sur son poitraille. Dans ce chaos tapageur, il lui semblait être un astre à lui seul, réchauffant l’espace de sa présence. Elle le dévorait plus longtemps qu’elle ne l’aurait d?, consciente que son regard devenait indécent. Un frisson parcourut sa nuque, et elle sentit une présence la labourer de son regard, percer les branches dans lesquelles elle était fourrée.
Elle tourna les yeux. Le roi l’observait depuis l’autre bout du plateau, haut perché sur son estrade. Son regard tranchait la foule comme une lame froide, et venait se planter droit dans le sien. Un sourire malsain se forma sur son visage, et contrastait si violemment avec sa jeunesse apparente qu’elle en eut la nausée. Le préssentiment indistinct qui flottait depuis son arrivée prit soudain la forme nette d’un danger. Elle se mêla à la foule.
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Elle navigua entre les corps, évitant les danseurs et les convives agités, jusqu’à s’amarrer à Rhode, comme un insecte cherchant refuge dans son soleil. Ses doigts s’enroulèrent naturellement autour des muscles de son bras. La main de Rhode se referma aussit?t sur la sienne, et sa tête se pivota à une vitesse absurde. Ses pupilles grossirent à sa vue, et son odeur changea en quelque chose qu’elle n’aurait su décrire.
— Pimp, qu’est-ce que…
Il se reprit aussit?t, s’excusa brièvement auprès de ceux avec qui il parlait, aussi surpris que lui. Puis il tourna les talons et s’éclipsa à grandes enjambées, sa main fermement liée à celle de Pimprenelle. Il n’avait pas à s’écarter, les autres s’ouvraient devant son passage. Il s'arrêta net et prit ses épaules entre ses mains lourdes, la fit pivoter comme une poupée, la scruta entièrement, comme pour s’assurer de son état de santé.
— Tu ne devais arriver que demain.
— Toi aussi, répondit-elle.
Une inquiétude sourdait dans ses yeux, qu’elle n’arrivait pas à comprendre. Elle serra les poings, tentant de retenir la nervosité qui montait.
— Personne ici n’a dormi dehors, n’est ce pas? Personne n’a passé quatre jours à gravir ne serait-ce qu'un monticule de terre.
Il ne répondit pas. Son odeur changea encore une fois.
— Un événement qui met tout le monde à égalité, tu disais. Gravir les plus hautes montagnes, pour être assez humble lorsqu’on verra le plus beau ciel que les étoiles peuvent nous offrir. Vous mentez donc tous ? Même toi tu… Tu ne vaut donc pas mieux que…
Il mit rapidement sa main sur sa bouche d’un geste sec, son regard la mettant au défi de continuer. Elle se ravisa.
— Si nous n’avions pas creusé un tunnel sous la montagne, personne ne viendrait au Décaméron, dit-il. Les pèlerins comme on les imagine appartiennent au passé. à part vous autres, peut-être… les Dr?les.
Elle sentit la colère éclater.
— Et tu te demandes pourquoi les étoiles se détournent. Vous les prenez à témoin à chaque mensonge !
— Les étoiles n’ont que faire de nos traditions humaines, répondit Rhode, la voix sèche. épargne-moi les sermons, ou va les prêcher aux Micas si tu veux parler religion.
Elle inspira, crispée.
— Ce que je pense vraiment, c’est que vous ne les méritez pas.
Il eut un sourire bref, presque las.
— Je ne sais pas si je dois admirer ton courage ou ta bêtise pour parler à un prince de cette fa?on.
— Es-tu encore digne d'être un prince, si tu n'entends rien des étoiles ?
— Pimp…
Il s’arrêta net au contact de la main qui s’était posé sur l’épaule de la Dr?le. Elle pivota lentement, et elle n’eut jamais vu chose plus terrifiante que le portrait qui se dressait devant elle. Thüle lui souriait à se défaire les muscles, ses yeux luisaient d’une conscience malsaine. Une odeur de pourriture, de mort, émanait de lui et emplissait tout l’espace. Jamais elle n’avait vu visage, à la fois si jeune et si monstrueux. Sa peau ondulait, se ridant un instant avant de redevenir lisse comme celle d’un nourrisson, comme si quelque chose en lui se débattait pour tenir sa forme.
Et il souriait. Parce qu’il avait entendu. Parce qu’il savait désormais.
— Père, dit Rhode en tentant de reprendre contenance. Je parlais à Pimprenelle. Nous aurons terminé dans une minute.
Son regard était d’une consciente affreuse, comme s’il avait trouvé la raison de tous ses maux, qu’il tenait dans sa large main cossue, son épaule. Il ne répondit pas, ses yeux pénétraient, s'enfon?aient dans ceux de la Dr?le comme un pieu, le sourire toujours plus large, les orbites prêts à exploser sous la pression de son propre sang. Sa main resserrait plus fort son articulation, jusqu’à ce qu’elle la sente céder, craquer dans un bruit sourd étouffé par la musique et la foule.
Elle s’inclina malgré la douleur.
— Mon roi.
— Je t’ai fait peur ? Je voulais simplement te saluer. Et surtout te féliciter pour le temps record de ton ascension.
Elle ne répondit pas.
La douleur de son épaule battait en pulsations régulières, étourdissantes. Elle se sentait chanceler.
— Pimprenelle, allons danser, fini par dire Rhode.
Ses yeux ne trahissaient rien. Il lui tendit son bras.
— Mes amis ! tonna Thüle derrière eux. Votre prince invite sa première cavalière ! De la place ! Madame ne marche pas droit !
Les rires fusèrent. Ses oreilles bourdonnaient. Un instant, elle faillit se retourner et lever le poing pour lui briser les dents, mais Rhode se pencha contre elle.
— Une danse, murmura-t-il, et nous disparaissons.
— Je vais craquer avant, articula-t-elle.
— J’ai une chose à te donner. Mais tu dois tenir.
Elle lui jeta un regard vif, sa curiosité maladive aurait voulu demander quoi, mais la musique bascula, les tambours affreux avalèrent la foule, et Rhode l’entra?na dans un mouvement précis. Elle n’arrivait pas à réfléchir. Il lui prit le bras blessé avec une délicatesse calculée, le pla?ant de fa?on à éviter le pire. Sa main se posa dans le creux de son dos, guidant ses pas, contournant la douleur. Néanmoins, chaque rotation la transper?ait d’un éclair. L’épaule était bel et bien débo?tée.
— Un très joli objet, murmura-t-il contre son oreille, si proche que ses lèvres effleuraient la peau.
Une chaleur brusque traversa son ventre. L’adrénaline faisait grimper en flèche un désir irrépressible. Le contact de ses doigts sur sa taille br?lait. Elle serra les dents.
— Je ne vais pas tenir.
— Tu t’en sors très bien.
Elle ne sentait plus son bras. Le bras de Rhode l’enserra davantage, presque jusqu’à soulever ses pieds du sol.
— Tu triches, souffla-t-elle.
— Toujours.
La musique s'arrêta avant même qu’elle comprenne quand elle avait commencé. Rhode resserra son étreinte, et soudain il traversa la foule devant eux, sans qu’il ne bouscule qui que ce soit. Il la guidait d’une main sur sa taille, l’autre maintenant son bras blessé avec un soin presque irréel.
Elle ne marchait plus vraiment. Ses pieds effleuraient le sol, glissaient plut?t qu’ils n’avan?aient. La sensation l’a fit respirer de nouveau : Rhode la soutenait avec une aisance qui défiait la gravité. Ses pas étaient souples, silencieux, presque élégants, et elle se sentait glisser à ses c?tés comme si elle ne pesait rien. Une part d’elle se persuada que s’il décidait de la porter jusqu’aux étoiles, il en serait capable.
La foule se referma derrière eux, pour laisser place à un petit sentier qui descendait vers les bois tortueux et noueux de racines. Rhode avan?ait, respirant plus fort. Elle sentit son c?ur battre contre sa joue, son odeur changeante et br?lante. Puis il s’accroupit doucement à quelques pas du sentier, et l’a déposa doucement sur une souche.
— Donne-moi ton bras.
Elle se tourna vers lui, dans un micro mouvement qui l’invitait à le prendre de lui-même. Elle se sentait fatiguée d’un coup.
— Inspire…
Il prit son bras de ses deux mains dans un mouvement lent.
— Et expire.
Il tira d’un coup sec. Pimprenelle lacha un cri, des larmes réflexes lui montèrent aux yeux. Son épaule était en place.
— Tu ne pourras pas la bouger avant un bon moment, dit-il en expirant longuement. Pimprenelle ?
Mais elle était déjà loin, sa vision se resserra, noire et lourde. Le sol s’éloigna, et puis il y eut plus rien.

