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3. Le veilleur de souffle

  Cela faisait maintenant plus de huit osse?s que Mordàc veillait le Shorghbrachk et il s’étonnait encore de la place que ce souffle fragile avait pris dans sa maison. Le temps s’était confondu dans une trame de veilles, de soupirs et de bandages. Mordàc tendait l’oreille, déchiffrant chaque inflexion, chaque cri d’agonie, chaque gémissement plaintif, comme on déchiffre les lignes d’une langue obscure. Parfois, il trouvait dans un rale plus profond, il lui semblait entendre l’écho d’une de ses propres fêlures.

  Dès le troisième osse?s, il n'entendait plus seulement les sanglots mais percevait aussi les éclats d’un esprit embourbé, prisonnier de ses propres ab?mes. Car si le corps cédait devant ses onguents et ses remèdes, l’esprit se débattait. Parfois, le jeune male appelait sans voix, rassemblait ses forces sous sa peau, dégageait une énergie sourde et pulsatille qui vibrait avant de s’éteindre. Ne restaient alors plus que la fièvre et Mordàc, assis au chevet du blessé, suspendu à chaque souffle. Dans ses instants de veille, il lui semblait presque partager ce vertige. Il le supportait, refusant de baisser les bras, convaincu que les Grands Anciens faisaient reposer la survie du miidryl sur lui. Ils étaient d’habiles manipulateurs, cela Mordàc l’avait déjà appris à ses dépens. La fumée poussée vers le marché comme guidée par un souffle, Grahm détourné sur un sentier qu’il n’aurait jamais emprunté, et lui-même, initié à la phytothérapie, possédant l’unique remède capable de soigner le corps et d’y retenir l’ame. Trop d’évidences pour parler de hasard. Aussi, quand les cauchemars du Shorghbrachk se diluaient dans son propre sang et que les gémissements hantaient ses rêves et rongeaient sa peau, Mordàc se repliait dans ses taches habituelles.

  A l’entre-deux du cirindi et de l’osse?s, quand la clarté hésitait encore au bord de la clairière, il s’accroupissait dans ses cultures. La terre, tiède et gorgée d’humidité, s’ouvrait sous ses mains calleuses et exhalait la fermentation, ce parfum familier de zendù. Ses doigts noueux suivaient les sillons, cherchant la tige flétrie, un fruit ou un légume trop gourmand, sans jamais heurter le réseau veineux des nüshis qui liait la terre. Dans ce silence végétal, il se gavait de vie : le pépiement des frivoles, le souffle profond de Grahm, le bruissement d’une bête de passage. Parfois, il se redressait, étirant ses articulations malmenées, et fixait longuement la lisière de la forêt. Il attendait une visite qui, il le savait bien, ne venait presque plus jamais.

  Quand l’osse?s prenait enfin toute sa place, il se retirait dans la maison, le panier de récolte sous le bras, et préparait un repas pour deux pendant qu’il faisait sécher de nouvelles simples. Il déposait deux bols de potage fumant sur la grande table de bois, puis glissait un ?il dans la chambre-débarras. L’immobile silhouette ne changeait pas. Il entrouvrait alors la fenêtre, laissant l'air terreux chasser l’odeur stagnante, acre et sucrée, de la fièvre. Puis il refermait la porte et s'attablait seul, choisissant d’ignorer la place inoccupée en face de lui.

  Au tombant du neuvième cirindi, un gémissement plus per?ant l’avait poussé à chercher refuge dans ses ouvrages. Alors qu’un courant chaud balayait par à-coups l’humidité, Mordàc s’autorisa à aller go?ter l’instant béni. Sous l’albescence des lunes, la table dehors devint un autel. Les bougies s’y épuisaient, leurs fumées bleutées s’enroulant paresseusement aux poutres du porche. Les livres, éparpillés autour de lui, formaient les vallées et les montagnes d’un monde qu’il parcourait avec l’avidité d’un voyageur immobile.

  Depuis quelques cycles-lunes, il s’était pris de passion pour la mémoire des mots, et parfois, dans ces marges couvertes d’écritures tremblées, il avait la sensation de retrouver un vieil ami.

  Après avoir préparé une décoction de racines de kàrith mélangée à du lait de nélis, dont l'ar?me sucré lui fit monter l’eau à la bouche, il trottina vers la terrasse, le petit bol fumant serré entre ses doigts noueux. Le plancher grin?a et il butta, comme à chaque fois, sur la latte tra?tresse qui narguait sa patience depuis la construction de la maison. Quelques gouttes éclaboussèrent les marais salants de Barkha, sur la page ouverte. L’encre, vaincue par l'humidité, s’estompa aussit?t. Mordàc jura entre ses dents, tamponna le papier gondolé avec sa manche, puis se laissa choir dans son fauteuil, accueillant la masse moelleuse du coussin sous ses reins dans un soupir de pur soulagement. Ses paupières tombèrent un instant.

  Lorsqu’il les rouvrit, Grahm s’était allongé non loin, le petit mirit, d’ordinaire si nerveux, lové entre ses pattes avant, presque englouti par la crinière épaisse qui ruisselait comme un fleuve sombre sur le poitrail de la bête. Mordàc se redressa, lissa d’une main le manuscrit acheté à un marchand ambulant lors de son avant-dernier marché et se laissa happer par les lignes veinées de la carte.

  Son doigt suivit les chemins creux serpentant autour des marais, puis se figea. Un tracé le pesait, un chemin qui n’avait rien d’étrange et qui pourtant l’irritait. Il se creusa la tête et plissa ses yeux sur le papier, s’acharnant à démêler ce qui lui échappait jusqu’à ce que sa vue se brouille.

  Un grognement de rage impuissante lui échappa. Délaissant la carte, il plongea dans la pile branlante de ses trésors pour en extirper le Codex des salicoles. Le cuir exhalait encore une odeur de sel rance et les pages, fendillées et craquantes, bruissèrent quand il les tourna avec précipitation, cherchant un dessin précis. L'apercevant enfin, il ramena la bougie si près que la cire commen?a à pleurer sur le coin de la page.

  – Au rebord des marais cro?t la Su?oire pourpre, herbe basse dont les racines filent sous la terre, lut-il à voix basse. Là où elle s’installe, la terre se creuse, vide de sa substance, jusqu’à s’effriter en poussière pale... digues et chemins s’y perdent… sol rongé par la Su?oire garde la trace de sa morsure des cycles-lunes durant, stérile à tout autre semis…ses racines ne poussent que là où un corps a été englouti par la vase. Pourtant, ses feuilles luisantes…

  Il machonna la suite, ses yeux glissant vers ses notes griffonnées en marge : infusion des feuilles apaisant les fièvres de sel… réduction de cendres entrant dans la préparation d’onguent… poison lent et mortel si on excède la mesure. Il marqua la page d’un pli, reposa sa bougie ; s’adossa et laissa son regard revenir sur la carte. Si la plante pouvait ronger le sol, elle ne pouvait expliquer de tels ravages seuls. à moins d'une mutation… ou que quelqu’un n’ait forcé la main de la terre.

  Mordàc fixa les éclats de sel incrustés sur le cuir du Codex, dessinant un firmament secret que lui seul avait le droit de contempler. C’est alors qu’un frisson lui parcourut la nuque. Une caresse invisible, insistante, comme le battement d'ailes d'un insecte de nuit sur sa peau. Grahm, immobile, avait cessé de respirer. Au lieu d’y résister, Mordàc accueillit cette intrusion avec une familiarité qu'il n'avait pas ressentie depuis des cycles-lunes. Son visage buriné se détendit, et un sourire franc, presque jeune, étira ses lèvres.

  – Tu te relaches, mon ami, dit Mordàc sans lever les yeux des constellations de sel.

  La réponse monta, cristalline, portée par un souffle qui semblait partager celui du vent.

  – Ou alors, tu deviens enfin plus attentif.

  – Tes vêtements sont toujours rangés derrière, se contenta-t-il de répondre, sans relever la taquinerie.

  Il tourna machinalement les pages, le sourire aux lèvres. Quelques brindilles crissèrent devant la terrasse. Mordàc délaissa son étude et s’adossa, accueillant la silhouette qui se dessinait au bord du cercle lumineux. Elim se tenait là, ourlé de blanc, une apparition découpée dans cet entre-deux où la clarté effleure les ténèbres sans jamais les dissiper. Ses cheveux, fils de givre translucides tombant jusqu'à ses chevilles, flottaient au gré d'une brise invisible, dénouant patiemment ce que des mains avaient jadis tressé.

  Mordàc nota la tension inhabituelle qui raidissait les épaules de son ami. Sa venue le surprenait plus qu'il ne voulait l'admettre. Il connaissait le prix de ces instants qu'Elim volait à sa liberté, mais il se retint de l'interroger. Les réponses d'Elim étaient toujours sibyllines, tissées de demi-vérités qui glissaient entre les doigts. Lorsque son ami choisissait le mystère, il devenait la substance même du secret.

  Elim restait immobile, le regard levé vers le ciel où Cirinda dérivait, privée de son éclat déifique et de son enfant. La limpidité rougeatre de l'astre s'effilochait en un voile ténébreux, distillant une froideur presque tangible.

  – L’air change, dit-il doucement, presque pour lui-même. On croirait qu’il s’épaissit.

  Mordàc se contenta d’un petit bruit étouffé. Il connaissait ces phrases, à mi-chemin entre l’observation et l’oracle. Il choisissait toujours de laisser flotter leur écho plut?t que de s’y enliser.

  Puis, dans un mouvement d'une souplesse irréelle, Elim se détourna des ténèbres. Ses étoffes légères et superposées dessinèrent un arc lent dans l'air, entra?nés par une chorégraphie dont lui seul connaissait la mesure. Mordàc leva les yeux au ciel ; il avait toujours trouvé qu'Elim exagérait ses entrées. Pourtant, alors que son ami se glissait jusqu'à la table de ce pas suspendu, une mélancolie douce apaisa le vieil homme. Elim se laissa choir sur la seconde chaise dans une pirouette et lui adressa une grimace complice. La solennité s'évapora, balayée par la simplicité du quotidien.

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  à cet instant, Mordàc sentit tout le poids du manque. Son plus vieil ami était là, et le monde semblait un peu moins bancal.

  – Dis, tu as encore de ces herbes ? demanda Elim. Celles que tu as trouvé dans cette échoppe quand tu es allé chercher tes dernières bouteilles en cherzit ? Ou c’était, déjà ?

  – Elim… soupira Mordàc. Cela fait au moins soixante cycles-lunes que tu as terminé cette infusion.

  – Ah, tant pis. J’avais envie de retrouver ce go?t amer.

  – Je vais voir ce que je peux faire, soupira le vieux male.

  Mordàc se leva, étouffant un sourire. Dans la cuisine, le murmure de la source semblait plus joyeux. Il écarta le rideau de simples, choisit ses albarelles et prépara le breuvage avec une application méticuleuse.

  Lorsqu'il posa la tasse fumante devant Elim, ce dernier effleura le bord du doigt avant de tremper ses lèvres dans l'infusion.

  – Tu n’as pas changé, dit-il avec un petit rire cristallin. Moi non plus, visiblement. C’est parfait… Je te remercie. Tu es resté fidèle aux simples, et à toi-même. Peu d’ames persistent ainsi. La plupart se diluent et s’oublient…

  Sa voix s'éteignit, et une ombre passa dans son regard.

  – Bois. ?a ne te fera pas de mal, coupa Mordàc.

  Elim sourit et attira un livre vers lui. Ils plongèrent alors dans une discussion à voix basse, un entrelacs de mythographie et de botanique, là où le savoir d'Elim semblait n'avoir aucune rive.

  Quand les rayons chauds et naissants d’Osse chassèrent Cirinda du ciel, Elim s’étira avec une grace animale. Mordàc suivit son regard qui balayait le potager, mais ses propres sens étaient tournés vers l'intérieur. Au milieu des bruits de la nature, il entendit les rales du Shorghbrachk gagner en profondeur, ponctués de gémissements plus conscients.

  – Tu as un nouveau compagnon, commenta factuellement Elim.

  – Oui, je l’ai trouvé sur le bord de la route.

  Un éclat enfantin monta jusqu’aux yeux d’Elim, plissant les coins et allumant ses pupilles rouge profond. Ses lèvres s’étirèrent sur ses dents trop blanches, trop régulières et bien trop pointues.

  – Prend bien soin d’eux, dit-il, et sa voix, d'ordinaire légère, prit une gravité qui fit tressaillir Mordàc.

  Avant qu'il ne puisse réagir sur ce "eux", Elim secoua ses étoffes dans un geste vif.

  – Bon ! Je vais emmener tes fruits au marché avant qu'ils ne pourrissent !

  – Quoi ? Non ! Elim, je préférerais…

  – Allons, tu y tiens. Grahm, mon ami ! En route !

  Le bereng s'ébroua, le poil hérissé, et lan?a un regard effaré à Mordàc. Celui-ci haussa les épaules avec un sourire résigné, décidant comme toujours de le laisser faire. Grahm découvrit lentement ses crocs dans un rictus de menace, puis se détourna en grondant. Ainsi, au plus jeune de l’osse?s, il regarda Elim et Grahm s’éloigner en direction du marché. Il avait cédé face à l’insistance de son ami ; ou plut?t, il avait appris depuis longtemps que rien ne pouvait détourner Elim d’une décision. Aussi mauvaise soit-elle.

  Malgré tout, il n’était pas certain qu’Elim survive au marché. Ou que le marché survive à Elim. Il vivait trop souvent en ermite, et Mordàc savait qu’il s’était depuis longtemps défait de l’art des foules. Car si Elim avait de nombreuses qualités, les interactions sociales n’en faisaient pas partie.

  Alors que la charrette disparaissait au bout du chemin, Mordàc poussa un soupir qui le vo?ta profondément. Pendant quelques instants, la vie arracha le masque de sa volonté.

  Son grand age se révéla. Son corps s'affaissa. Sa silhouette robuste et large d’épaules, s'affaissa presque jusqu’à l’assèchement, le faisant vaciller. Sa peau se flétrit, se creusant de sillons profonds que ses capacités ne contenaient plus. Sous ce masque défait, on pouvait lire chaque tragédie, chaque cycle-lunes de souffrance.

  Il aurait tout donné pour revenir à ses jeunes cycles-lunes, quand la guerre suffisait à étouffer ses deuils, quand la folie était une compagne tolérable. Mais ces cycles-lunes étaient passés. Il ne pouvait pas racheter sa naissance, elle avait été payée d’avance.

  Si certains naissaient sous la bénédiction des astres, protégés par la lumière des Grands Anciens, lui, était né sous leur envers, celle de la fin déguisée en commencement. Sa venue au monde fut moins une aurore qu’un glas et cette sentence funèbre n’avait jamais cessé de résonner dans sa poitrine, chaque battement martelant son tragique destiné.

  Il avait cru un temps que ses hauts faits suffiraient à racheter la faute. Mais les exploits se dissipaient et la dette demeurait.

  Il avait d? se dépouiller de son nom aimé jalousement et dans lequel il se sentait à l’aise comme on laisse tomber un manteau porté trop longtemps. Il en avait enfilé un autre, ou peut-être était-ce le nom qui l’avait pris, car ce nom portait en lui plus de poids qu’il n’avait voulu en donner, comme un stigmate. Depuis lors, chaque souffle lui paraissait usurpé. Et, dans ses cirindi les plus sombres, il lui semblait encore entendre la rumeur des Grands Anciens l’accabler d’un reproche éternel.

  Ainsi avait péri Sergein et fut créé Mordàc, le porteur du chatiment, simple paysan des terres éloignées de Sharvanghzàr, qui depuis vivait à voix basse.

  Il ferma les yeux, haletant, concentrant sa volonté. Peu à peu, les creux de son visage se remplirent, la peau retrouva sa pulpe, et sa silhouette se redressa. Le masque était rétabli.

  Il rentra et gagna le chevet du malade. Alors qu'il changeait le pansement, une convulsion violente secoua le miidryl. Le Shorghbrachk se redressa d'un bloc, agrippant le col de Mordàc avec une force que ses chairs n’auraient jamais pu contenir. Ses yeux, d'un vert taché d'or, s'ancrèrent dans les siens. Un rictus mauvais tordit son visage, et une voix glaciale s'échappa de ses lèvres :

  — Vous ne pourrez jamais dresser le Chien de l’enfer. Je vous tuerai tous !

  Un bref éclat de rire, presque enfantin et d’une insoutenable gaieté, per?a le silence de la chambre. Puis une secousse fit frémir le corps : les yeux roulèrent, la poigne se relacha. Le corps s'effondra et le rire s’étrangla dans une toux sanglante qui éclaboussa les draps clairs de gouttes sombres.

  Mordàc resta immobile, les doigts encore poisseux d’onguent. Il attendit que l’aura glaciale et invasive se dissipe totalement. Alors seulement, il se redressa, son c?ur battant une cadence inhabituelle. Quand la porte se referma dans son dos, il sentit les choses autour de lui reprendre leurs proportions.

  Il plongea ses mains dans l’eau, chassant les résidus de pate médicinale.

  — Le Chien de l’enfer, hein… murmura-t-il dans les sonorités rocailleuses du Liebran, un mince sourire aux lèvres. Voilà qui devient intéressant.

  Il se retira jusqu’à sa couche, le sourire encore fixé aux commissures, laissant le murmure familier de l’osse?s étouffer ses dernières pensées.

  Ce fut le froid glacial d’une lame pressée contre la peau fine de sa gorge qui l’arracha au sommeil. Le geste était s?r, ma?trisé : une mise en garde plus qu’une réelle menace.

  Mordàc ouvrit les paupières. La lumière crue de l’osse?s le frappa de plein fouet, l’aveuglant un instant. Il laissa ses autres sens prendre le relais, analysant l'invisible. L’air était saturé d’une odeur rance, ce mélange acide des cataplasmes secs et de la sueur fiévreuse. Et, sous cette couche, ce relent ferreux de sang qui lui flatta étrangement les narines. Le temps semblait s'être figé dans la pièce. Chaque souffle, chaque battement de c?ur claquait dans le silence. Mordàc chassa d’un clignement les larmes accrochées à ses cils et rencontra un regard qui le prirent au dépourvu.

  L’un des yeux était d’un bleu profond, évoquant les mers du sud quand l’Osse y jette ses rayons. L’autre, mauve, était strié de veines noires s’étirant vers l'ab?me. Chaleur d’un c?té, froid mena?ant de l’autre : un regard composite, hanté, qui le sondait avec une méfiance sauvage.

  – Qui es-tu ? murmura le miidryl d’une voix rapeuse, écorchée par des osse?s de silence.

  – Mordàc, répondit-il simplement.

  – Qu’es-tu ?

  Le battement de son c?ur s'accéléra, cognant contre ses c?tes. La question était simple, mais pour Mordàc elle s’ouvrait sur un gouffre de complexité.

  – Je ne suis plus qu’un paysan. Et tu es ici chez moi.

  Le Shorghbrachk plissa les yeux, le visage durci. La lame s'enfon?a d'un millimètre, creusant le pli de sa gorge.

  – Pourquoi ?

  – Pourquoi es-tu ici ? Je t’ai trouvé il y a quelques osse?s, au bord de la route, expliqua Mordàc après un bref signe de tête du jeune male. Tu étais inconscient, et en bien mauvais état. Je t’ai ramené, je t’ai soigné et j’ai attendu ton réveil. Voilà qui est fait, constata-t-il avec calme.

  Le silence retomba, lourd. Mordàc redressa lentement le torse. Le mouvement for?a le jeune male à reculer d'un pas, bien qu'il maintienne la pression de son acier.

  – Tu ne crains rien ici. Personne ne vient jamais. Alors, si tu acceptes de baisser ta lame, je me ferais un plaisir de te sustenter.

  Le Shorghbrachk l’étudia, perplexe.

  – Tu n’as pas peur, constata-t-il.

  – Si ma vie doit s’achever de ta main, qu’il en soit ainsi. Je ne peux pas lutter contre la volonté des Grands Anciens.

  Mordàc marqua une pause, laissant ses mots infuser l'air.

  — En attendant, j’ai faim. Et toi, tu as besoin de reprendre des forces.

  La menace faiblit enfin. Le Shorghbrachk retira son arme et s'écarta, ses muscles tendus comme des ressorts prêts à lacher. Mordàc se leva, épousseta ses habits d'un geste machinal pour stabiliser ses propres mains, et désigna la bassine d’eau fra?che ainsi que la penderie.

  — Je t'attends dans la pièce de vie.

  Il poussa doucement la porte, la refermant sur le mystère de ce regard bicolore, et laissa échapper un long soupir une fois seul dans le couloir.

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