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Chapitre 20 - Vulnérable

  — Qu'attends-tu ? Ne dois-tu pas la sauver ? demanda l'Empereur à son fils.

  Se mordant les lèvres jusqu'au sang et fixant son père d'un regard noir, Owen était incapable de faire le moindre geste ; son corps était pris de légers spasmes sous l'effet de la colère et de la peur.

  L'Empereur pressa davantage la lame sur la peau de son otage, l'entaillant légèrement et laissant perler une goutte de sang.

  — C'est tout ? Owen, n'avais-tu pas prévu une telle situation ? Je te pensais mieux préparé…

  — Tu… savais ? Pourquoi m'avoir permis d'arriver jusqu'ici, si tu savais ?

  Le gar?on réalisa, petit à petit, que cette situation n'avait rien d'une co?ncidence.

  — ?Tu sauras… si tu parviens à la sauver.

  — Et COMMENT je suis censé faire ?! hurla Owen, perdant son calme.

  — ?Tu t'égares, Owen.

  L'Empereur raffermit sa prise et resserra l'étau de sa lame sur la gorge de l'otage.

  — Dois-je vraiment tout te dire ? Que crains-tu le plus en cet instant : la perdre, ou bien échouer ? N'avais-tu pas dit être prêt à tout ?

  Le gar?on réfléchissait à toute allure. Il observait la pièce, cherchant une issue. Mais il n'en voyait aucune. Il était acculé, son père devant lui face aux portes, tenant la vie de sa mère entre ses mains.

  S'il l'attaquait de front, il trancherait la gorge de sa mère avant qu'Owen n'ait pu l'atteindre. Les deux gardes qui l'accompagnaient étaient hors d'état de nuire, et de toute fa?on trop faibles pour affronter son père eux-mêmes. S'il avait eu une armée, peut-être aurait-il eu une chance… mais il ne pourrait pas contr?ler autant de personnes à la fois. Il sentait déjà son corps défaillir.

  L'air était glacial, et le silence retombant entre chaque parole était pesant. Pourtant, le corps du gar?on br?lait : de fatigue, de colère et de peur. à chaque seconde, ses yeux brillaient de plus en plus et son visage se tordait en des expressions paradoxales. La pression qu'il subissait était insoutenable.

  — Owen, regarde-moi. Dans les yeux, dit enfin l'Empereur, après avoir longuement observé ses réactions.

  Il leva doucement les yeux. En effet, s'il fixait son père jusque là, jamais il n'avait croisé son regard directement. Il en avait trop peur.

  — Utilise-les. Tes pouvoirs. Impose-moi ta volonté. Force-moi à la lacher.

  Owen eut un frisson. Pourquoi son père faisait-il cela ? Pourquoi agissait-il comme si ce n'était rien qu'une le?on ordinaire ? Il ne comprenait pas son raisonnement.

  Peu importait, il avait raison. C'était sa seule option. Il devait essayer, quel que f?t le risque.

  Il plongea dans l'ab?me de son regard et fouilla ses souvenirs, le plus vite possible et intensément possible. Mais saisi d'une vive douleur, il poussa un geignement. Il se prit la tête dans les mains.

  Il se for?a à retrouver son équilibre, puis soutint à nouveau le regard de son père, qui semblait attendre patiemment que quelque chose se produise. Ses yeux dorés, per?ants et scrutateurs, semblaient lire en Owen comme dans un livre ouvert. Celui-ci avait l'impression de devoir escalader un mur immense, sans prise ni attache.

  Mais cette fois, il tint bon. Il fouilla dans son esprit. Pendant plusieurs dizaines de secondes, personne ne fit le moindre mouvement ni le moindre bruit. Le temps semblait suspendu dans ce silence quasi absolu.

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  Puis, Owen le vit. Un souvenir : celui qui lui permettrait peut-être enfin d'atteindre le sommet du mur. Une jeune fille ressemblant étrangement à sa mère. Un tintement. C'est tout ce qu'il vit, mais cela lui suffit. Il projeta ce souvenir dans l'esprit de son père. Il le renfor?a du mieux qu'il le put.

  Le regard de l'Empereur, d'abord impassible, sembla vaciller un instant : était-ce calculé ? Son attention s'abaissa peu à peu vers la jeune fille qu'il tenait toujours serrée contre lui, la lame appuyée sur sa gorge. Puis il relacha son étreinte et éloigna son épée, jusqu'à la faire dispara?tre.

  Un léger soupir se fit entendre.

  Il dévisagea la jeune fille avec attention, une lueur mélancolique dans les yeux. Il ne disait rien, ne souriait pas, mais son regard trahissait sa tristesse, sa solitude.

  Pour la toute première fois, il ressentit de la vulnérabilité en son père. L'Empereur, si inébranlable, avait finalement une faiblesse. Mais Owen n'était pas dupe : il savait qu'il l'avait découverte seulement parce qu'il lui avait permis de le voir.

  Le gar?on lacha son arme : elle ne lui servirait plus à rien. Il s'avan?a lentement, tout en observant son père s'asseoir au sol, maintenant délicatement la jeune fille assoupie dans ses bras.

  — Tu vois, Owen. Tout le monde a des failles. Même moi.

  Owen sentait au fond de lui qu'il n'était plus une menace. Qu'il ne ferait plus de mal ni à lui, ni à sa mère.

  — Pourquoi avoir fait tout ?a ?

  — Depuis le début, tout ce que tu as appris, tu l'as fait pour la protéger. Je te l'ai dit, la fin justifie les moyens. Tu as fait ce qu'il fallait, pour elle, et tu es devenu plus fort.

  Owen resta silencieux. C'était vrai, il avait fait tout cela pour elle. Il pensait être prêt à tout. Il avait employé tous les moyens nécessaires pour atteindre son but, tout comme son père.

  — Est-ce que ?a veut dire… que je suis comme toi ?

  — Bien s?r que tu l'es, répondit-il en le regardant, un sourire énigmatique aux lèvres.

  Le c?ur du gar?on se serra : il savait qu'au fond de lui, il avait franchi une limite qu'il aurait aimé ne jamais franchir.

  — Mais ce n'était pas assez. Ta peur t'aveuglait, continua-t-il. Souviens?t’en bien : l’inaction n’apporte jamais le salut.

  L'Empereur appela un garde, qui arriva au pas de course. Owen eut un mouvement de recul et se mit en garde, craignant que tout cela n'ait servi à rien.

  L'Empereur se releva lentement, portant toujours la jeune fille dans ses bras, et la confia au garde. Mais au lieu de lui ordonner de la ramener dans sa cellule ou sa chambre, il dit quelque chose que son fils n'aurait jamais imaginé possible :

  — Accompagnez mon fils et conduisez-la auprès d'un guérisseur, en ville.

  L'homme hésita un instant, mais obtempéra. Il se dirigea vers la porte. Abasourdi, les yeux écarquillés, Owen demanda :

  — Quoi ? Tu nous laisses partir ?

  — C'est bien ce que tu voulais, non ? Tu t'en es montré digne.

  Owen n'en croyait pas ses oreilles. Son père, si inflexible, lui accordait ce qu'il souhaitait. Incrédule, il resta figé un moment, alors que le garde s'apprêtait à quitter la salle.

  — Vas-y, avant que je ne change d'avis, dit l'Empereur.

  Il marqua une pause, puis reprit.

  — Mais ce n'est pas terminé, Owen. Tu reviendras, t?t ou tard. Que ce soit pour te tenir à mes c?tés, ou pour m'affronter, en bonne et due forme cette fois.

  Le gar?on le regarda sans ciller.

  — Que tu choisisses de me pardonner ou de me détester pour ce que j'ai fait, peu me chaut. J'ai fait ce que j'avais à faire, et je le referais, autant de fois que nécessaire. Protèges-la si c'est ce que tu souhaites, et deviens fort. Bon vent, mon fils.

  Owen lui jeta un dernier regard, puis courut vers les portes d'entrée. L'Empereur resta là un moment, sans se retourner. Lorsqu'il entendit les portes se refermer, il s'en alla.

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